
Dans son édition N° 270 de mars 2008, le mensuel panafricain, Afrique Magazine (AM), a donné la parole à Alpha Bondy dans le cadre d'une interview. La super star ivoirienne de reggae n'a pas raté l'occasion pour fustiger, entre plusieurs sujets, le président du RDR, Alassane Dramane Outtara et son homologue du PDCI, Henri Konan Bédié. Voici l'intégralité de cette interview. Vous avez chanté Grand-Bassam, vous y organisez régulièrement des festivals, depuis quelque temps vous y vivez plus qu'à Abidjan. Qu'est-ce qui vous lie à ce point à cette cité ?L'amour. Tout simplement. J'aime Grand-Bassam, et ses habitants me le rendent bien. Abidjan est un peu trop congestionné. Actuellement, je vis ici avec mon épouse, et dès qu'ils ont un peu de temps, les enfants nous rejoignent. Je dors et me réveille avec le bruit de la mer, je vais aider les pêcheurs à tirer leurs filets, ils me donnent quelques poissons, et, you know, je me sens bien.C'est une forme de sérénité que vous cherchez ?Je crois que quiconque aime l'eau et est villageois dans l’âme comme moi ne peut qu'aimer Grand-Bassam. Les grandes villes, you know, j'ai donné ! Abidjan, Paris, London, New York, ne m'intéressent plus. C'est le Dimbokro (sa ville natale, ndlr) enfoui en moi qui prend le dessus.Il y a au-dessus de l'entrée du bâtiment principal une statue de la Vierge Marie. Vous êtes en train d'en installer une autre au milieu de la lagune.C'est Dieu qui reprend aussi le dessus ?You know, je n'arrive pas à dissocier Dieu de mon cerveau. Descartes a écrit : “Je pense, donc je suis.” Moi, je dis : “Je pense, donc il est.” Et Dieu ne peut pas ne pas être. C'est pour cela que je dis que je n'ai pas de religion. Il est ma religion. Tout le bien qui m'arrive, c'est Dieu. Tout le mal qui m'arrive, c'est lui. Je n'arrive pas à dissocier Alpha Blondy de son créateur divin.Il n'y a, pour vous, aucune différence entre le Dieu des chrétiens, des musulmans, des juifs ou des animistes ?Ceux qui arrivent à diviser un en trois sont très forts.Que pensez-vous de ceux qui tuent au nom de Dieu ?Ce sont des gens qui se servent du nom de Dieu à des fins personnelles. En vérité, ce sont des gens qui connaissent bien le Tout-Puissant, mais qui ont décidé de le combattre. Son premier commandement est : “Tu ne tueras point.” Alors, moi, je ne comprends pas que quelqu'un qui prétend connaître Dieu, aimer Dieu puisse ôter la vie de Dieu. Il est plus près de nous que la veine de notre cou, dit le Coran. Il a créé l'homme à son image, dit ancien Testament. On ne peut pas être plus clair.Parlons maintenant de vous. Combien d'enfants avez-vous ?Ça n’a pas d’importance. En tout cas, ils sont heureux et moi, leur père, je suis aussi très heureux.Où est votre Hagana, votre premier fils ?Il est à Paris avec ses sœurs. J'ai deux filles qui sont à l'université. Il faut comprendre que le père que je suis ne veut pas diriger la vie de son fils. Chacun de nous a son propre destin.Les femmes ont-elles joué un grand rôle dans votre vie ?Oui. Déjà une femme m'a accouché. Mais les mères de mes enfants, ma femme, m'ont vraiment aidé à mener ma carrière, à m’équilibrer.Votre dernier album marche bien ?Très bien. Je fais comme les gars de la NASA. Quand je balance une sonde dans l'univers, je sais qu'elle est programmée pour aller là où elle doit aller.Vous êtes toujours produit par une “major ” ?Non, c'est fini, ça ! Vingt-cinq ans de major, ça suffit ! Je suis maintenant autonome. Le petit poussin a pris son envol. Je produis moi-même mes albums.Avez-vous d'autres artistes dans votre écurie ?Non, pas pour le moment. J'avais produit des artistes, à l’époque, mais je n'ai pas eu de chance et ils n'ont pas connu le succès que j'attendais. Parce que les majors, alors, voulaient seulement Alpha Blondy, mais pas ses artistes. Alors, maintenant, j'ai préféré me lancer dans l'immobilier et dans l'hôtellerie, you know.Comment qualifieriez-vous le dernier album ?Jah Victory est une œuvre majeure, parce que j'ai eu le temps de soigner l'écriture. Et puis, j'ai rompu avec cette peur de blesser.Quand les problèmes ont commencé, certains vous ont soupçonné d'y avoir été à la base, à cause justement de votre chanson “Guerre civile”. Comment avez-vous réagi quand les troubles ont débuté ?J'ai beaucoup pleuré. Je me suis dit que celui qui avait narré cette guerre m'avait mis dans la merde. Parce que j'ai du baoulé, du sénoufo, du tagbana en moi. La mère de mon premier fils est bété. J'ai un enfant guéré et un autre français. Et puis, un matin, ils décident d'en découdre. Et quand je me tais, ils m'interpellent : “Mais dis quelque chose !” Mais diantre, que voulez-vous que je dise ? C'est comme si on vous liait les deux pieds et les deux mains et que l'on vous demandait de faire une acrobatie.Est-ce vous que vous avez reçu des menaces, lorsqueLa guerre a commencé ?Non, aucune. Mais j'ai fui. D'abord sous mon lit, puis je suis venu à Grand-Bassam. Ensuite, je suis allé au Café de Versailles (un complexe de loisirs, construit par Alpha Blondy au quartier les Deux-Plateaux, à Abidjan). Après ça, je me suis dit que j'en avais assez de fuir.Vous avez été nommé messager de la paix par l'ONUCI (Opération des Nations unies en Côte d'Ivoire). Qu'aviez-vous fait de particulier pour mériter cette nomination ?Je crois que c'était à cause de mes textes et de mes interviews.C'est Jean-Victor N'Kolo, qui était le porte-parole de l'ONUCI, qui me l'a proposé un jour. Mais avant que je sois nommé “ messager de la paix”, Charles Blé Goudé et Kouadio Konan Bertin (respectivement patron des jeunes patriotes, pro-Gbagbo, et président de la Jeunesse du Parti démocratique de Côte d'Ivoire, celui d'Henri Konan Bédié) venaient déjà au Café de Versailles. Et ça m'a aidé dans ma mission. Nous avions inventé la démocratie ivoirienne, la vraie, qui consiste à se dire toutes les vérités mais autour d'un kédjénou (plat typique ivoirien).Vous aviez proposé une “pyramide” de sortie de crise. En quoi consistait-elle ?Elle essayait de regrouper toutes les forces politiques. Le côté épineux, c’était le désarmement. J’ai proposé le service civique, comme au temps d’Houphouët-Boigny. Mais j’ai eu une chance inouïe. Pendant deux heures et demie, le président Gbagbo m’a écouté. Cela l’a grandi à mes yeux. Cette humilité mérite d’être soulignée. Quand j’ai été à Bouaké, Guillaume Soro aussi m’a écouté. Et j’avais des DVD intitulés “Tuez-les tous” qui parlaient de la guerre du Rwanda, que je leur ai distribué. Parce que lorsque tu vois des Nègres énervés les uns contre les autres, qui sont prêts à se couper la tête, il y a forcément la main secrète d’un marchand d’armes derrière. Et je crois que j’ai réussi à les “conscientiser” sur ce point.On vous a reproché d'avoir diffusé un clip très violent. On y voyait les affrontements entre les forces françaises et les jeunes patriotes devant l'Hôtel Ivoire, en novembre 2004, des cadavres, des corps mutilés...Mais, ce clip, ce sont eux qui l'avaient tourné ! Moi, j'avais déjà fait la chanson “ Armée française, allez-vous en ”.Qui, eux ?L'armée française. Je ne changerai pas d'avis sur ce point : ce qui s'est déroulé devant l'Hôtel Ivoire est hautement criminel. Je ne peux pas excuser une armée étrangère, la troisième du monde, à faire feu sur des civils, sous prétexte que dans la foule il y avait des gens qui ont tiré avec des pistolets. En France, en novembre 2005, les jeunes ont utilisé de vrais flingues contre les policiers. Pourquoi ils n'ont pas tiré sur ces jeunes ? Et je dis aussi que les forces impartiales, ce sont des foutaises. Gbagbo n'a pas caché ses intentions. Et les Français lui ont donné le OK pour attaquer Bouaké avec ses avions. Alors, tant que Gbagbo allait tuer ses frères nègres, il n'y avait pas de dégâts. Mais une bombe tomba sur le camp français... Moi, je dis que l'État français est coupable de la mort de ses neuf soldats. Il n'aurait pas dû laisser Gbagbo attaquer. Et l'ONU est complice. C'est bien le rôle des forces d'interposition de s'interposer, non ? Et l'ONUCI voulait que je sois impartial. Oui, mais elle, est-ce qu'elle l'est ? Voilà le malaise.Alors, êtes-vous toujours messager de la paix ou pas ?Je le suis.Mais l'ONUCI a dit...Mais l'ONUCI est coupable ! En fait, ils ne voulaient pas d'un messager de la paix, mais d'un mouton de la paix.Quelles sont vos relations avec le président Gbagbo ?Je l'aime beaucoup et il me le rend bien. Il m'a fait l'honneur de venir au Café de Versailles, et ça m'a beaucoup touché. Et puis, comme je vous l'ai dit, il m'a aussi reçu.Vous êtes donc un de ses supporters.Oui, et vous savez pourquoi ? Je le soutiens pour deux choses. Un, je ne veux plus jamais que ce qui s'est passé avec Bédié, les coups d'État stupides [allusion au putsch de Robert Gueï en décembre 1999], se répètent. Deux, je ne veux plus autoriser qu'une puissance quelconque vienne nous imposer des gérants et non des présidents. Des marionnettes, des chefs d'État qui leur sont redevables, qu'ils peuvent manipuler.Vous avez pourtant déclaré que vous étiez au RDR...Oui, mais je vais vous expliquer quelque chose. Vous savez à qui l'ivoirité a le plus profité ? C'est à Alassane Ouattara. C'était la victime idéale. “On ne m'aime pas, parce que je suis du Nord, on ne m'aime pas, parce que je suis musulman.” ca, ça marche pendant un moment. Mais on a un peu d'intelligence et on prend un peu de recul. Okay ? Moi, j'ai été manipulé. On m'avait fait croire qu'on avait refusé de renouveler mon passeport, parce que je m'appelais Seydou Koné. Je me suis alors énervé, et j'ai déclaré que j'allais au RDR. En vérité, ce type a eu tout le monde. A commencer par sa famille politique, le PDCI. Il avait dit : “Quand je frapperai ce régime, il tombera.” Il a frappé, et le régime est tombé. Et la démocratie avec. Ainsi, les coups d’Etat hebdomadaires et la guerre arrivèrent. Tous les malheurs de la Côte d’Ivoire ont commencé avec l’arrivée de Ouattara dans ce pays. Et cette fameuse guerre (de septembre 2002, ndlr) ? C’est encore lui. Zacharia Koné (un des chefs de guerre de la rébellion) l’a avoué : “Nous avons pris les armes pour Alassane Ouattara.” Mais ADO prétend qu’il n’y est mêlé ni de près ni de loin.Pourquoi est-il si lâche ?Que pensez-vous de Guillaume Soro ?Je pense qu’il est en train de jouer un rôle clé dans la fin de cette guerre, que Ouattara a financée et que Soro a assumée. Il n’est pas le seul, il y en encore d’autres qui se taisent. Je commence à penser, comme beaucoup d’Ivoiriens, que Ouattara ne pourra jamais être président de Côte d’Ivoire. Parce qu’il y a trop de sang versé en son nom, trop de larmes, trop de vies brisées.Vous avez soutenu Houphouët-Boigny, puis Bédié, et maintenant Gbagbo et Soro. Vous ne choisissez donc jamais ?Je n’ai pas soutenu des individus, mais l’Etat, la nation.Que pensez-vous de Henri Konan Bédié ?Le grand frère Bédié m’a beaucoup énervé, you know. Lorsqu’il a commencé son histoire d’ivoirité, j’ai couru après son camion qui allait droit dans le mur. On m’a envoyé paître. Mais quand le camion est tombé dans le ravin, je lui en ai voulu. Mais entre Bédié et Ouattara, Bédié est le moindre mal.Et entre Gbagbo et Bédié ?Je soutiendrais Gbagbo. Parce que si Bidié ne s’était pas laissé endoctriner par ce prestidigitateur de Ouattara, nous ne connaîtrions pas ce bordel.Que pensez-vous de l’accord de Ouagadougou ?Tout ce qui peut nous aider à sortir de cet enfer doit être encouragé.Vous pensez qu’il aura des élections ?Il y aura des élections. Mais je crois aussi que ça va dégénérer. Parce que Ouattara affirme que les sondages, je ne sais pas lesquels, le donnent élu au premier tour. Je crois qu’il prépare déjà le lit pour un bain de sang.Vous aviez dit que vous ne chanteriez plus tant que la guerre ne serait pas terminée. Vous avez sorti un album. Est-ce à dire que la guerre est vraiment finie ?Oui. Je le pense. Parce que nous savons maintenant précisément qui l’a déclenchée.Qu’est-ce que l’Union africaine signifie pour vous ?Pour moi, c’est l’union des anti-démocrates. Parce que 80 % des présidents sont arrivés au pouvoir par coup d’Etat. Il faut que ça s’arrête.Croyez-vous en l’unité africaine ?J’y crois. Mais nous sommes -nous donné les moyens pour que cette unité soit une réalité ? Pour le moment, c’est seulement un projet. Je crois que ce seront les futures générations qui pourront la réaliser. Ce qu’il nous faut d’abord, c’est asseoir une vraie stabilité et une vraie démocratie.Que pensez-vous de ce qui se passe au Kenya ?Je suis triste de voir qu’au Kenya, il y a les mêmes mains qui créent cette situation.Quelles mains ?Celles des puissances occidentales, bien sûr ! En ce moment, c’est Mugabe qui est le sanguinaire, demain ce sera un autre. Elles créent et encouragent ces situations difficiles, parce que nous, Africains, ignorons la puissance financière que nous représentons. Nous sommes comme des enfants qui ont des bonbons très succulents en main, mais qui ne savent pas les apprécier.Trouvez-vous normal que, sous nos pieds, il y ait autant de richesses et qu’à la surface, il y ait autant de misère ?C'est vous qui avez chanté que les ennemis de l'Afrique, ce sont les Africains.Oui, je l'ai chanté. Mais il faut dire aussi qu'on s'est servi des Africains. On a toujours dressé un Africain contre un autreAfricain.Aux États-Unis, on voit un Noir dans la course présidentielle. Qu'en pensez-vous ?Martin Luther King sera très fier. Sa prophétie se réalise.Au moins, on saura que les Noirs ne savent pas que danser. C'est aussi la preuve que les États-Unis sont une vraie démocratie. Barack Obama est en train de montrer que les Noirs américains sont des citoyens à part entière. Ce n'est plus une question de couleur de peau, mais c'est la question d'être à la hauteur. Source : Afrique Magazine (AM)
