dimanche 9 mars 2008

milices: une bombe à retardement

Certains sont dépités. D'autres ont quitté les rangs. D'autres encore se nourrissent d'espoir. Nombreux y ont laissé leur vie ou une partie de leur corps. Tous se font discrets. Et pourtant, ils sont là, ces "jeunes coureurs" au crâne rasé qui circulaient par cohorte au plus fort du conflit, dans les rues d'Abidjan, ceinturon en main, arborant treillis militaires et se réclamant des groupes d'auto-défense politiques. Reportage chez des miliciens du sud.Le camp de la septième compagnie de la Force spéciale d'intervention rapide (FSIR) est situé à Abobo Avocatier. C'est un camp de fortune. Les locaux inachevés appartiendraient à l'Office pour la commercialisation des produits vivriers (OCPV), à en croire Pharaon, le "commandant" du camp. Son vrai nom est Mathias Angbra, "on n'a plus de raison de se cacher", chuchote un de ses adjoints.“Nous, on boit du sang”Ce mardi 27 février 2008, il y a une trentaine de miliciens au camp. Cette appellation ne les offusque plus. " C'est comme vous voulez ", laisse entendre, indifférent le "commandant" en second du camp Didier Ermenne Bli. Au lendemain de la crise, au cours des années 2003-2004, quand le conflit était à son comble, ils revendiquaient le titre de combattants de groupes patriotiques d'auto-défense. Pour le chef de l'Etat, ils n'étaient que de "jeunes coureurs" inoffensifs qui circulaient en chantant dans des langues du pays, avec ceinturon et rangers de soldats, dans les rues de la capitale économique, Abidjan. Dans le camp de fortune, assiégé depuis environ cinq ans, les miliciens présents s'adonnent à des exercices de commando. Le "soldats" Mal Mal escalade le mur du bâtiment inachevé, monte sur des charpentes du toit à une vitesse de champion, puis saute de la toiture pour descendre au sol sus un "tchaï" de taekwondo-in repris en chœur par la trentaine de "soldats" présents, plantés comme des " i" sous le regard fier du "commandant", Pharaon et l'attention ferme du "général" Watchard Kédjébo. Ce dernier est un leader patriotique. Il a créé en 2003, son mouvement, le Comité national de libération de Bouaké (CNLB) pour "contribuer à libérer ma ville qui est Bouaké". Il est l'initiateur du FSIR. Ce mardi, il est en tournée dans ses bases. La tournée vise à faire savoir aux "soldats" que le responsable qu'il est, ne les a pas lâchés. Contrairement à ce que nombreux croient être le cas, relativement à l'Etat."Généraux Moribonds"" Nous avons combattu pour notre pays et aujourd'hui le pays est en train de nous rejeter ", regrette le "commandant" Pharaon. Une sorte de sentiment de dépit quasi partagé dans tous les milieux miliciens. A Yopougon Koweit, cet après-midi du mardi, des éléments de la troisième "compagnie" de la FSIR, s'adonnent à des entraînements sur un terrain vague non loin de la lagune. A la différence de leurs camarades d'Abobo qui sont dans un camp de fortune en attendant leur hypothétique prise en compte dans un programme de réinsertion, eux, ont regagné leur domicile respectif. Cependant, ils se rassemblent sur ce terrain vague, deux fois par semaine ou de façon ponctuelle quand la situation l'exige. L'épisode douloureux des affrontements sanglants d'Azito qui ont opposé des miliciens du Groupement des patriotes pour la paix (GPP) à des jeunes de Yopougon Niangon, est pour quelque chose dans ce choix. Le "commandant" Wassa, de son vraie nom Bénié Bi, rappelle que lui et ses éléments ont été sur de nombreux fronts, au moment où des " généraux moribonds étaient loin des fronts et donnaient des ordres contradictoires ". Le "commandant" Wassa déclare qu'en 2004, " avant les batailles de M'bahiakro et de Logoualé ", sa " compagnie comptait 230 "soldats". Tous ont déserté. Aujourd'hui, nous sommes 117 ", fait-il savoir. A la question de savoir où sont passés les 73 autres, il lâche un tantinet amer : "Tirez vos propres conclusions. C'était la guerre ".DésillusionDe fait, de nombreux miliciens ont laissé leur vie dans les combats sur les fronts de l'Ouest, notamment. L'attaque de Logoualé par les forces loyales au chef d'Etat Laurent Gbagbo a été menée en février 2005 par des "jeunes coureurs". Mal équipés mais farouchement déterminés, ils ont tenté une percée en zone rebelle, sans succès. Nombreux y ont laissé leur vie. Le "commandant" Wassa regrette globalement "des dizaines de morts". Il est surtout dépité par la promotion des "généraux moribonds et corrompus" faite par le chef de l'Etat. De Yopougon à Abobo, tout comme à Port-Bouët, à Tiassalé, à Adzopé, etc. dans des camps de fortune ou dans des domiciles où ils sont stigmatisés, nombreux sont les miliciens qui commencent à perdre patience. " Si on décide qu'il n'y aura pas d'élections, il n'y aura pas d'élections. Et à cette allure, les autorités pour qui on a combattu sont en train de nous pousser à bout. Nous pouvons et nous savons nous faire entendre ", déclare le "commandant" Pharaon. En attendant que le programme de réinsertion des ex-combattants se mette effectivement en place, les milices du Sud adoptent profil bas dans la capitale économique. Leur capacité de nuisance (détention d'armes de guerre, comportements para-militaires, sentiments d'insécurité ressentis par les populations…) qui ont forgé leur réputation d'âmes fêlées, elle, demeure, incontestablement intacte. Une bombe à retardement…André Silver Konan

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